Bien-être au travail : et si on s’était trompés depuis 50 ans ?

Ou pourquoi « vider son sac » ne suffit pas — et ce que la recherche nous apprend vraiment

Il sort d’une réunion difficile.

Un échange tendu. Une remarque de trop. Quelques minutes de malaise.

Dans le couloir, il croise un collègue.

Ça fait du bien de l’avoir dit.

Il vient pourtant de passer vingt minutes à raconter ce qui s’est passé.

Et il y pense encore.

Dans l’après-midi, il rejoue la conversation.

Le soir, il imagine ce qu’il aurait dû répondre.

Le lendemain, la remarque lui revient.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

Il a parlé.

Il a exprimé ce qu’il ressentait.

Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il a régulé ce qu’il ressentait.

Et c’est là que notre manière de penser le bien-être au travail mérite peut-être d’être regardée autrement.

Vider son sac : pourquoi ça ne suffit pas

Depuis des décennies, une idée semble aller de soi : lorsqu’une émotion est trop forte, il faudrait la laisser sortir.

Parler.

Crier.

Écrire.

Se défouler.

L’idée est séduisante : si l’émotion s’accumule, il suffirait de l’évacuer pour retrouver son calme.

Le problème, c’est que le fonctionnement des émotions ne ressemble pas vraiment à celui d’un réservoir que l’on pourrait vider.

Et lorsqu’il s’agit de colère, la recherche récente apporte un résultat particulièrement clair.

En 2024, Sophie L. Kjærvik et Brad J. Bushman ont publié une méta-analyse dans Clinical Psychology Review portant sur 154 études, 184 échantillons indépendants et 10 189 participants. Les chercheurs ont comparé différentes activités destinées à gérer la colère, notamment celles qui augmentent l’activation physiologique — frapper un objet, courir, faire du vélo — et celles qui la diminuent, comme la respiration profonde, la méditation ou le yoga.

Le résultat est net : les activités visant à réduire l’activation diminuent la colère et l’agressivité. À l’inverse, les activités qui augmentent l’activation n’ont pas montré d’effet global permettant de mieux gérer la colère.

Autrement dit, se défouler n’est pas nécessairement se calmer.

Et c’est une distinction importante.

Car cette étude ne dit pas que parler de ses émotions est inutile. Elle ne dit pas non plus que toute forme d’écriture émotionnelle est inefficace.

Elle porte sur la gestion de la colère et de l’activation émotionnelle.

Mais elle remet sérieusement en question une idée très répandue : celle selon laquelle il suffirait d'augmenter l'expression d'une émotion pour qu'elle disparaisse.

Colère et gestion des émotions : ce que dit la recherche

C’est peut-être là que se trouve l’erreur.

Une émotion n’est pas une quantité de liquide enfermée quelque part dans notre corps.

Elle implique une perception, une réaction physiologique, des pensées, des souvenirs, une interprétation de la situation et, souvent, une manière d’agir.

C’est pourquoi exprimer une émotion et travailler sur ce qui se passe en soi sont deux choses différentes.

On peut raconter une situation pendant une heure sans rien comprendre de plus à ce qui nous a réellement touchés.

On peut répéter dix fois la même histoire et continuer à la revivre exactement de la même manière.

On peut même, dans certaines situations, entretenir l’activation émotionnelle au lieu de l’apaiser.

La question n’est donc pas uniquement :

Est-ce que je l’ai exprimé ?

Elle peut aussi devenir :

Qu’est-ce que j’en fais maintenant ?

Écriture expressive : est-ce que cela fonctionne vraiment ?

C’est ici qu’il faut être précis.

L’écriture expressive, notamment développée à partir des travaux de James Pennebaker, fait depuis longtemps l’objet de recherches. Mais les résultats ne permettent pas de dire simplement : « écrire ses émotions fonctionne ».

Les résultats sont plus nuancés.

Une méta-analyse publiée en 2006, portant sur 30 essais randomisés, n’a pas trouvé d’effet significatif global de l’écriture expressive sur les indicateurs de santé psychologique ou somatique.

D’autres travaux plus récents aboutissent à des résultats plus favorables dans certaines conditions. Une méta-analyse publiée en 2023, regroupant 31 études expérimentales et 4 012 participants, a notamment trouvé un effet global faible mais significatif sur les symptômes de dépression, d’anxiété et de stress, avec des effets apparaissant parfois davantage lors des évaluations différées que immédiatement après l’écriture.

La conclusion raisonnable n’est donc ni :

« L’écriture guérit. »

ni :

« Écrire ne sert à rien. »

Elle est plus intéressante.

L’écriture peut constituer un outil utile dans certaines situations, mais ses effets ne sont ni universels ni automatiques.

Et cela change beaucoup de choses.

Car écrire n’est pas nécessairement intéressant parce que l’on aurait enfin trouvé un moyen de « vider son sac sur papier ».

L’intérêt peut aussi résider dans ce que l’on fait avec ce que l’on vient d’écrire.

Écrire et prendre du recul au travail.

Une étude publiée en 2016 dans la revue Work s’est intéressée précisément à cette question auprès de salariés confrontés à une situation professionnelle particulièrement stressante : une mutation professionnelle imposée.

L’échantillon était petit : 35 agents publics, dont 18 dans le groupe écriture et 17 dans le groupe contrôle.

Les participants du groupe écriture étaient invités à écrire sur leur situation professionnelle actuelle ou sur un autre événement difficile de leur vie.

Les chercheurs ont observé une amélioration de plusieurs indicateurs — notamment le burnout, l’identification des émotions et le bien-être psychologique — un mois après l’intervention, puis encore sept mois plus tard. Dans le groupe contrôle, les indicateurs avaient au contraire évolué dans le sens d'une dégradation.

C’est un résultat intéressant.

Mais la taille de l’étude impose de rester prudent : 35 personnes ne suffisent pas à transformer ce résultat en vérité générale sur le journaling au travail.

Ce que cette étude montre, c’est qu’une pratique d’écriture structurée mérite d’être étudiée comme un outil possible face à certaines situations de stress professionnel.

Et elle nous donne surtout une piste.

Et si la vraie question n’était pas de tout sortir ?

Peut-être que la vraie question n'est donc pas :

« Est-ce que j'ai réussi à tout sortir ? »

mais plutôt :

« Qu'est-ce que je comprends mieux maintenant ? »

C'est là que l'écriture peut devenir intéressante : non pas comme une soupape, mais comme un espace pour prendre du recul, mettre de l'ordre et regarder autrement ce qui vient de se passer.

Mais aussi pour observer ce qui se passe en soi.

Pourquoi cette remarque m'a-t-elle autant touché ?

Pourquoi ai-je réagi de cette manière ?

Est-ce cette situation qui m'a mis en colère, ou quelque chose qu'elle a réveillé ?

Qu'est-ce qui dépend réellement de moi ?

Qu'est-ce que je pourrais faire différemment la prochaine fois ?

Sans forcément chercher immédiatement une réponse, l'écriture peut créer quelque chose que le flux habituel de la journée laisse rarement : un moment où l'on peut regarder son propre fonctionnement au lieu d'être simplement emporté par lui.

Et cette différence est essentielle.

Trois façons de créer un espace de recul au travail

Le bien-être au travail n'a pas besoin de devenir un grand programme compliqué pour avoir une place dans le quotidien.

Il peut parfois commencer par un espace.

Quand il faut retrouver un peu de clarté

Une journée chargée, trop de sollicitations, trop de choses à penser en même temps.

L'écriture peut permettre de poser ce qui encombre l'esprit, de distinguer ce qui est important de ce qui l'est moins et de retrouver un peu de recul.

Quand il faut reprendre la main sur son quotidien

Priorités, objectifs, décisions, organisation.

Écrire peut servir à sortir momentanément du flux pour regarder ce qui mérite réellement de l'attention.

Pas pour remplir des pages.

Pour mieux choisir ce qui mérite une place.

Quand quelque chose a profondément changé

Certaines expériences ne se résolvent pas en quelques lignes.

Un changement professionnel important. Une période difficile. Un deuil.

Dans ces moments-là, un carnet ne prétend pas apporter une solution.

Il peut simplement offrir un espace personnel, à son propre rythme, lorsque les mots viennent — ou lorsqu'ils ne viennent pas encore.

Ce qu’un carnet peut, et ne peut pas, faire

C'est probablement la partie la plus importante.

Un carnet n'est pas un thérapeute.

Il ne remplace ni un psychologue, ni un psychiatre, ni le médecin du travail.

Il ne règle pas une surcharge chronique.

Il ne transforme pas un management défaillant.

Il ne rend pas une organisation toxique soudainement saine.

Et il ne constitue certainement pas une solution miracle au mal-être professionnel.

Le sujet touche évidemment à des questions plus larges de santé mentale au travail, mais un carnet ne peut à lui seul répondre aux situations qui nécessitent un accompagnement professionnel.

Le bien-être des salariés ne peut pas être délégué à un carnet.

En revanche, une entreprise peut créer des conditions qui permettent à chacun de prendre davantage soin de soi.

Et la nuance est importante.

L'entreprise n'a pas besoin d'entrer dans l'intimité de ses collaborateurs.

Elle n'a pas besoin de savoir ce qu'ils écrivent.

Elle n'a même pas besoin de leur demander de le partager.

Elle peut simplement mettre à leur disposition des outils qui leur laissent une place pour réfléchir, prendre du recul, s'organiser ou traverser certaines périodes.

Le reste leur appartient.

Une entreprise qui prend soin, sans entrer dans l’intime

C'est peut-être une autre manière de penser le bien-être en entreprise.

Pas uniquement à travers les grandes initiatives.

Pas uniquement à travers les journées thématiques, les ateliers ou les programmes ponctuels.

Mais aussi à travers de petits objets, de petits usages et de petits moments qui trouvent naturellement leur place dans le quotidien.

Un carnet posé sur un bureau.

Quelques minutes sans écran.

Une question à laquelle on prend enfin le temps de répondre.

Une pensée que l'on formule au lieu de simplement la laisser tourner.

Un objectif que l'on clarifie.

Une situation que l'on regarde différemment.

Cela ne change pas tout.

Mais cela peut créer un espace.

Et parfois, dans une journée où tout va vite, créer un espace est déjà beaucoup.

Le bien-être au travail ne se décrète pas

On ne peut pas demander à quelqu'un d'aller bien.

On ne peut pas non plus résoudre le bien-être au travail avec un seul outil.

Mais on peut créer un environnement dans lequel chacun dispose de davantage de possibilités pour prendre soin de son propre équilibre.

C'est dans cet espace que le journaling devient intéressant.

Pas comme une thérapie.

Pas comme une mode.

Pas comme une manière de « vider son sac ».

Mais comme un outil simple pour prendre quelques instants, mettre des choses à plat et regarder sa propre vie avec un peu plus de recul.

C'est précisément l'idée derrière Le Carnet pour Soi.

Des carnets conçus pour accompagner le quotidien — autour du bien-être, de la productivité ou, dans certaines périodes de vie, du deuil.

Pas pour dire aux gens comment aller mieux.

Pour leur laisser un espace où ils peuvent commencer à regarder autrement ce qu'ils vivent.

Vous souhaitez découvrir les carnets ?

Découvrir Le Carnet pour Soi →https://lecarnetpoursoi.com/

Sources scientifiques

  • Kjærvik, S. L. & Bushman, B. J. (2024), A Meta-analytic Review of Anger Management Activities That Increase Or Decrease Arousal, Clinical Psychology Review, 109, 102414.

  • Tarquini, M., Di Trani, M. & Solano, L. (2016), Effects of an expressive writing intervention on a group of public employees subjected to work relocation, Work, 53(4), 793–804.

  • Mogk, C. et al. (2006), Health effects of expressive writing on stressful or traumatic experiences: a meta-analysis.

  • Guo, L. (2023), The delayed, durable effect of expressive writing on depression, anxiety and stress: A meta-analytic review of studies with long-term follow-ups.