Productivité : et si on s'était trompés sur ce qui compte vraiment ?
Ou pourquoi remplir des listes ne suffit pas — et ce que la recherche dit sur la charge mentale, la priorisation et l'écriture.
Il ferme son ordinateur. 19 h 30.
Il a répondu à quarante-sept e-mails, enchaîné trois réunions, traité une dizaine de demandes « urgentes ». La plupart des lignes de sa liste de tâches sont barrées.
Et pourtant, il ressent une étrange vacuité.
Pas de la fatigue — la fatigue, il connaît. Autre chose : le doute diffus de n'avoir rien fait de vraiment important aujourd'hui.
Il a fait beaucoup de choses.
Mais il n'est pas certain d'avoir avancé.
Productivité : remplir une liste, est-ce vraiment avancer ?
Depuis des décennies, une idée semble aller de soi : pour être plus productif, il faudrait mieux s'organiser. Plus d'outils. Des listes plus précises. Des systèmes plus rigoureux.
L'idée est séduisante : si les tâches s'accumulent, il suffirait de les écrire, de les classer, de les cocher une à une pour retrouver la maîtrise.
Le problème, c'est qu'une liste ne permet pas, à elle seule, de déterminer ce qui mérite réellement notre attention.
Notre capacité à traiter des informations est limitée, et certaines tâches demandent davantage de ressources mentales que d'autres. Lorsque les demandes s'accumulent, les interruptions se multiplient et les priorités restent floues, mieux s'organiser ne suffit pas toujours à retrouver de la clarté.
Autrement dit, le problème de la productivité n'est peut-être pas d'abord un problème de « combien on fait ».
Mais un problème de « combien on peut porter ».
Et c'est une distinction importante.
Car cette réalité ne dit pas que l'organisation est inutile. Elle ne dit pas non plus que toutes les méthodes de planification se valent.
Elle invite à remettre en question une idée très répandue : celle selon laquelle il suffirait d'ajouter des tâches à une liste pour mieux les maîtriser.
Le résidu attentionnel : pourquoi changer de tâche a un coût
C'est peut-être là que se trouve une partie du problème.
Une tâche à faire n'est pas toujours une ligne neutre dans un carnet.
Elle peut mobiliser de l'attention, demander de l'anticipation et rester présente à l'esprit tant qu'elle n'est pas terminée.
C'est pourquoi lister une tâche et travailler sur ce qui compte vraiment sont deux choses différentes.
On peut remplir une liste pendant une heure sans rien clarifier de plus sur ce qui mérite réellement notre attention.
On peut répéter dix fois la même organisation et continuer à être submergé exactement de la même manière.
On peut même, dans certaines situations, entretenir la surcharge au lieu de la réduire.
La question n'est donc pas uniquement :
Est-ce que je l'ai noté ?
Elle peut aussi devenir :
Qu'est-ce que j'en fais maintenant ?
C'est ici que les travaux de Sophie Leroy deviennent éclairants. Dans une étude publiée en 2009 dans Organizational Behavior and Human Decision Processes, elle a étudié un phénomène qu'elle appelle le « résidu attentionnel ».
Lorsqu'on passe d'une tâche inachevée à une autre, une partie de notre attention peut rester accrochée à la première. Cette difficulté à déplacer complètement son attention peut affecter les performances sur la tâche suivante. Des travaux ultérieurs de Sophie Leroy et de T. M. Glomb ont également étudié le rôle de la pression temporelle anticipée lors de la reprise d'une tâche interrompue.
Ce que cela signifie concrètement : lorsqu'une tâche reste inachevée, il peut être difficile de s'en détacher complètement, même si l'on est déjà passé à autre chose.
Cela ne signifie pas que chaque élément inscrit dans une liste consomme automatiquement des ressources mentales. Mais cela rappelle que les tâches interrompues, les préoccupations persistantes et les changements répétés d'activité peuvent compliquer notre concentration.
La liste dit : « tout cela reste à faire ».
Et parfois, l'esprit continue d'y revenir.
Prioriser n'est pas classer : la charge mentale expliquée
C'est probablement là que se situe une confusion importante.
Une liste de tâches a pour fonction d'énumérer. Elle dit « quoi ».
Mais elle ne dit pas nécessairement « quoi d'important ».
Et plus rarement encore « quoi d'unique ».
Les travaux sur la charge cognitive, notamment ceux de John Sweller, distinguent la difficulté inhérente à une tâche de la charge supplémentaire que peut créer la manière dont les informations sont présentées ou organisées.
Dans le quotidien professionnel, des consignes floues, des interruptions répétées ou des informations dispersées peuvent compliquer le travail. À l'inverse, une tâche complexe peut être plus facile à aborder lorsque ses objectifs et ses étapes sont clairement définis.
Une liste de tâches peut placer une décision stratégique qui demande une réflexion approfondie et un e-mail « pour information » sur deux lignes successives, sans préciser ce qui mérite d'être traité en premier.
Elle liste.
Elle ne hiérarchise pas nécessairement.
Elle ne dit pas ce qui, fait aujourd'hui, changerait réellement quelque chose.
C'est précisément l'intérêt d'une méthode de priorisation : non pas accumuler davantage de tâches, mais faire des choix explicites sur ce qui mérite notre attention.
Le carnet « Accroître sa productivité » repose sur ce principe : une tâche prioritaire, puis sept tâches classées par ordre d'importance. Pas une liste infinie. Un cadre qui invite à choisir.
Alors, à quoi peut servir l'écriture ?
C'est ici qu'il faut être précis.
L'écriture, notamment dans sa dimension réflexive, fait depuis longtemps l'objet de recherches. Mais les résultats ne permettent pas de dire simplement : « écrire fonctionne ».
Ils sont plus nuancés.
Une méta-analyse publiée en 2023 dans le British Journal of Clinical Psychology, portant sur 31 études et 4 012 participants, a observé un effet global faible mais statistiquement significatif de l'écriture expressive sur les symptômes de dépression, d'anxiété et de stress, dans les populations étudiées. Les effets variaient selon les études et le moment où les résultats étaient mesurés.
Cette recherche porte sur des symptômes psychologiques, et non directement sur la productivité professionnelle. Elle ne démontre donc pas que tenir un carnet rend plus efficace au travail.
La conclusion raisonnable n'est ni :
« Écrire rend productif. »
Ni :
« Écrire ne sert à rien. »
Elle est plus intéressante.
L'écriture peut constituer un outil utile dans certaines situations, mais ses effets ne sont ni universels ni automatiques.
Et cela change beaucoup de choses.
Car écrire n'est pas nécessairement intéressant parce que l'on aurait enfin trouvé un moyen de « tout sortir de sa tête ».
L'intérêt peut aussi résider dans ce que l'on fait avec ce que l'on vient d'écrire.
La théorie de la charge cognitive nous rappelle que la mémoire de travail dispose de ressources limitées, particulièrement lorsqu'une tâche demande de traiter plusieurs informations qui interagissent. Écrire peut aider à conserver des informations à l'extérieur de soi, à les organiser et à y revenir sans devoir tout garder immédiatement à l'esprit.
Mais il faut distinguer cette possibilité pratique de ce que l'étude de John Sweller publiée en 1988 a effectivement démontré. Cet article porte notamment sur la charge cognitive pendant la résolution de problèmes et sur ses conséquences pour l'apprentissage. Il ne démontre pas directement que l'écriture sur papier libère automatiquement la mémoire de travail.
L'écriture n'est donc pas une solution magique. Elle peut simplement fournir un support pour poser une question, clarifier une priorité ou rendre une décision plus concrète.
Parfois, c'est déjà un point de départ utile.
Trois façons de créer un espace de recul au travail
La productivité n'a pas besoin de devenir un grand système compliqué pour avoir une place dans le quotidien.
Elle peut parfois commencer par un espace.
Quand il faut retrouver de la clarté
Pas « les choses à faire ».
Mais « pourquoi celle-ci compte ».
Une tâche, si elle est accomplie, aura-t-elle l'impact le plus significatif sur votre rôle, votre équipe ou votre organisation ?
C'est une question différente. Elle demande une pause. Quelques lignes. Un passage du registre de la liste à celui du jugement.
Quand il faut reprendre la main sur son quotidien
Les priorités changent. Les objectifs se floutent. Les décisions s'accumulent.
Écrire, non pas pour retenir davantage.
Mais pour choisir moins.
Poser ce qui mérite réellement l'attention. Laisser le reste de côté. Momentanément.
Pas pour remplir des pages.
Pour mieux choisir ce qui mérite une place.
Le carnet « Accroître sa productivité » recommande notamment d'intégrer à sa liste deux tâches simples et/ou rapides à réaliser. À chacun ensuite de décider quand les accomplir, en fonction de ses priorités et de ses moments forts et faibles en énergie et en concentration.
Chaque tâche peut aussi être associée à un moment de la journée défini par l'utilisateur. Une priorité inscrite dans un créneau devient une intention plus concrète, même si les imprévus peuvent toujours modifier le programme.
Quand quelque chose a profondément changé
Certaines périodes ne relèvent pas de l'efficacité.
Elles relèvent de la tenue. Une mutation importante. Une période confuse. Une perte.
Dans ces moments-là, un carnet ne prétend pas apporter une solution.
Il peut simplement offrir un espace personnel, à son propre rythme, lorsque les mots viennent — ou lorsqu'ils ne viennent pas encore.
Ce qu'un carnet peut, et ne peut pas, faire
C'est probablement la partie la plus importante.
Un carnet n'est pas un système de productivité.
Il ne remplace pas des priorités claires — si l'organisation n'en donne pas.
Il ne règle pas un sous-effectif.
Il ne transforme pas un environnement de travail saturé d'interruptions en un lieu calme.
Il ne constitue certainement pas une solution miracle à l'épuisement professionnel.
Le sujet touche évidemment à des questions plus larges d'organisation du travail et de santé mentale, mais un carnet ne peut à lui seul répondre aux situations qui nécessitent un accompagnement professionnel ou des changements structurels.
La productivité des salariés ne peut pas être déléguée à un carnet.
En revanche, une entreprise peut créer des conditions qui permettent à chacun de mieux gérer son attention : des priorités plus claires, des interruptions mieux maîtrisées et des outils adaptés aux besoins réels.
Elle peut également mettre à disposition des supports qui laissent une place à la réflexion, au tri et à la décision.
Le reste leur appartient.
Une entreprise qui prend soin, sans entrer dans l'intime
C'est peut-être une autre manière de penser la productivité en entreprise.
Pas uniquement à travers les grands programmes.
Pas uniquement à travers les journées thématiques, les ateliers ou les initiatives ponctuelles.
Mais aussi à travers de petits objets, de petits usages et de petits moments qui trouvent naturellement leur place dans le quotidien.
Un carnet posé sur un bureau.
Quelques minutes sans écran.
Une question à laquelle on prend enfin le temps de répondre : quelle est la seule chose qui compte aujourd'hui ?
Une pensée que l'on formule au lieu de simplement la laisser tourner.
Une priorité que l'on clarifie.
Cela ne change pas tout.
Mais cela peut créer un espace.
Et parfois, dans une journée où tout va vite, créer un espace est déjà beaucoup.
La productivité ne se décrète pas
On ne peut pas demander à quelqu'un d'être productif.
On ne peut pas non plus résoudre la productivité au travail avec un seul outil.
Mais on peut créer un environnement dans lequel chacun dispose de davantage de possibilités pour gérer son attention.
C'est dans cet espace que l'écriture devient intéressante.
Pas comme une technique de productivité de plus.
Pas comme une mode.
Pas comme une manière de « vider son sac ».
Mais comme un outil simple pour prendre quelques instants, mettre des choses à plat et regarder ce qui compte vraiment avec un peu plus de recul.
C'est précisément l'idée derrière Le Carnet pour Soi.
Des carnets conçus pour accompagner le quotidien — autour du bien-être, de la productivité ou, dans certaines périodes de vie, du deuil.
Pas pour dire aux gens comment aller mieux.
Pour leur laisser un espace où ils peuvent commencer à regarder autrement ce qu'ils vivent.
Le carnet « Accroître sa productivité » traduit cette approche en un cadre concret : une tâche prioritaire, sept tâches classées, des créneaux définis et un espace pour prendre le temps de choisir.
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Sources scientifiques
Leroy, S. (2009). “Why Is It So Hard to Do My Work? The Challenge of Attention Residue When Switching Between Work Tasks.” Organizational Behavior and Human Decision Processes, 109(2), 168–181. https://doi.org/10.1016/j.obhdp.2009.04.002
Leroy, S., & Glomb, T. M. (2018). “Tasks Interrupted: How Anticipating Time Pressure on Resumption of an Interrupted Task Causes Attention Residue and Low Performance on Interrupting Tasks and How a ‘Ready-to-Resume’ Plan Mitigates the Effects.” Organization Science, 29(3), 380–397. https://doi.org/10.1287/orsc.2017.1184
Sweller, J. (1988). “Cognitive Load During Problem Solving: Effects on Learning.” Cognitive Science, 12(2), 257–285. https://doi.org/10.1207/s15516709cog1202_4
Guo, L. (2023). “The Delayed, Durable Effect of Expressive Writing on Depression, Anxiety and Stress: A Meta-analytic Review of Studies with Long-term Follow-ups.” British Journal of Clinical Psychology, 62(1), 272–297. https://doi.org/10.1111/bjc.12408